Exposition à Kuopio, Finlande

Icônes et individus en temps de guerre

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jeudi 5 mars 2009, par Icon Network

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Exposition Icon Network 2009-2010

Exposition présentée à l’Orthodox Church Museum (Kuopio) du 28 janvier au 30 avril 2009 et au National Museum of Finland (Helsinki) du 12 juin 2009 au 31 janvier 2010. Cette exposition a également été présentée le 6 mars 2009 au Château des Ducs de Bretagne, Musée d’Histoire de Nantes, en France. Une vidéo commentée (en anglais) est disponible sur ce site : Icon-People-Video.html.


- La Seconde Guerre mondiale en Finlande
- Le sauvetages des objets de culte
- Un travail d’inventaire
- Ce qu’il reste aujourd’hui



« Icônes et individus en période de guerre » a été organisée dans le cadre du projet Icon Network avec le concours du programme Culture 2007-2013 de la Commission Européenne. L’exposition et le livre du même nom ont également été financés par le ministère de l’Éducation de Finlande et l’administration de l’Église orthodoxe de Finlande.

La Seconde Guerre mondiale en Finlande

L’histoire de la Finlande distingue trois phases durant la Seconde Guerre mondiale : la guerre de l’hiver 1939-1940, suivie d’une paix provisoire et enfin une nouvelle confrontation des fronts entre 1941-1944. Une fois la guerre finie, la Finlande a dû céder de vastes régions le long de sa frontière avec l’Union soviétique, Petsamo entre autre. La Carélie, centre de la vie orthodoxe en Finlande, a été perdue presque entièrement.

L’engagement des troupes soviétiques en novembre 1939 a prit les finlandais par surprise car le début de la guerre n’avait pas été anticipé. La Finlande devait donc faire face à une guerre à laquelle elle n’était pas préparée. Il n’y avait aucune disposition non plus quant à la protection des civils et des biens dans le pays. L’hiver rude, le manque d’équipements de transport ainsi que les attaques aériennes ont considérablement compliqué l’évacuation, mais malgré ces difficultés, les efforts de secours ont été menés durant toute la guerre, jusqu’à l’aboutissement de la paix. Beaucoup de biens sont cependant restés dans la Carélie perdue, au grand regret des particuliers, des entreprises et des communautés différentes.

Les pertes de la guerre ont particulièrement touché la population orthodoxe, dont deux tiers ont dû abandonner leurs maisons suite aux pertes territoriales. Les pertes matérielles étaient tout aussi considérables : l’église orthodoxe a perdu 90 % de sa propriété. On relèvera notamment plus d’une centaine d’églises ainsi que quatre monastères.

L’évacuation des paroisses ne s’est pas déroulée sans encombres puisque le centre de l’administration de l’Église orthodoxe en Finlande n’avait pas établi de plan pour venir au secours des biens des différentes paroisses. Dans certains villages frontaliers, l’aide est arrivée trop tard, aussi bien pour les individus que pour les biens de l’église. Ayant reçu l’ordre d’évacuer, les responsables des paroisses ont vite organisé le transport des archives ainsi que des objets précieux. Les soldats contribuaient aussi à cette opération de sauvetage, mais souvent, seul ce qu’on pouvait porter échappait à la destruction totale.

Les objets des cinq églises orthodoxes de Viaborg ont été sauvés grâce au pasteur Leonidas Homas qui avait obtenu l’autorisation de circuler sur les territoires de guerre. Ayant reçu deux prêts nécessaires, Leonidas Homas est parvenu à sauver une quarantaine de caisses avec des icônes, des objets d’église et des textiles.

Durant la deuxième partie de la guerre, les Finlandais sont retournés sur les terres qu’ils avaient auparavant perdues et la reconstruction de quelques églises a même débuté durant le conflit. D’une part quelques paroisses connaissaient un certain retour à la vie normale, d’autre part les plans d’évacuation étaient imminents sur d’autres régions. La fin de la guerre en automne 1944 fut suivie par les demandes territoriales de l’Union soviétique. À nouveau, il n’y avait pas de temps à perdre pour organiser le retour du bon côté de la frontière. Ainsi, c’est sous la pression des circonstances que les gens ont pris ce qu’ils ont pu.

Les quatre monastères orthodoxes de la Finlande se trouvaient sur des territoires de guerre : les monastères de Valamo et Konevitsa sur des îles du lac Ladoga, le monastère de Lintula au bord de la frontière en Carélie et le monastère de Petsamo au nord de la Laponie. L’évacuation des monastères fut mouvementée. Les sœurs de Lintula, croyant s’absenter des lieux pour seulement cinq jours, n’ont par conséquent pris avec elles que quelques objets d’église nécessaires à la célébration des offices religieux. Plus au nord, les frères du monastère de Petsamo étaient devenus prisonniers de guerre des troupes soviétiques, mais les sanctuaires avec leur mobiliers n’ont pas été endommagés. Le monastère de Petsamo fut le seul à être rendu à la Finlande après la guerre. Pendant la deuxième partie de la guerre, les objets les plus précieux du monastère furent emmenés à Kuopio, au centre administratif de l’Église orthodoxe en Finlande. Ce lieu fut aussi le refuge pour beaucoup d’autres pièces religieuses importantes évacuées lors de la guerre. La protection et l’évacuation des monastères de Valamo et Konevitsa sur le Ladoga était une réussite partielle puisqu’une quantité importante d’icônes, de textiles et d’objets précieux furent sauvés. Même la bibliothèque étendue de Valamo fut en grande partie épargnée. Cependant, beaucoup de choses ont été abandonnées et c’est en retournant dans les monastères du lac Ladoga entre 1941 et 1944 que l’on découvrit l’étendue des dégâts provoqués par l’armée soviétique : des églises profanées, des icônes, des livres et des objets précieux détruits.

Le sauvetage des objets de culte

Ancien pasteur dans l’armée, l’archevêque Paul, a participé à l’évacuation du monastère de Valamo. Lors des bombardements du monastère par l’armée soviétique le 4 février 1940 il sauva l’icône « Mère de Dieu, secours des égarés » de la chapelle enflammée de son confesseur et instructeur, le moine Foti. Celui-ci lui offrit finalement l’icône après avoir entendu raconter l’histoire du sauvetage.

L’analyse de l’évacuation des objets révèle un détail intéressant. Lors de l’évacuation, en raison de la hâte générale, l’intérêt des sauveteurs ne portait que sur les éléments indispensables à la célébration des offices religieux tels que les objets liés à la communion, les textiles ainsi que les reliques. Les icônes n’ont cependant eu qu’une importance secondaire et elles étaient emportées que s’il y avait assez de place. Par ailleurs, elles pouvaient être réduites en taille ou alors séparées de leur encadrements si l’image figurait sur du tissu. Les motivations étaient donc étroitement liées à l’utilisation liturgique, plutôt qu’à la valeur de l’objet d’art historique.

L’utilisation religieuse des images sacrées comporte des caractéristiques que l’on n’attribue pas aux objets d’art. Du point de vue théologique, la relation entre l’image et le croyant constitue la prière : c’est la recherche de la Sainteté et de la présence de Dieu. Durant l’évacuation dans la guerre d’hiver entre 1939 et 1940, les icônes étaient donc considérées comme des objets religieux plutôt que comme des objets d’art importants pour l’histoire culturelle.

En plus d’une évacuation officielle, les objets de l’église étaient aussi convoités pour des collections personnelles. Les objets récoltés par les soldats Finlandais montrent comment la volonté de posséder et de se procurer des biens a pris une dimension regrettable dans la guerre. Cette obsession de posséder s’est clairement traduite lors de la contre-attaque en Carélie avec les allemands. Après avoir envahi les territoires autrefois perdus, la Finlande a poursuivi son attaque sur Aunus et Viena.

La guerre a emmené le lieutenant Lasse Viitanen dans l’est de la Carélie. Après sa mort en 2004, ses proches ont découvert un sac à dos contenant une croix à main, l’icône « L’Exaltation de la croix » sur une planche, l’icône « La Protection de la Mère de Dieu », en laiton et l’icône imprimée « Saint Théodose de Tsernigore ». On ne peut qu’imaginer d’où proviennent ces objets. Il n’y a aucune cohérence quant à leur thématique ou leur mode de fabrication. Chacun d’eux représente un exemplaire typique, fidèle aux standards de sa catégorie. Il est clair que le contenu du sac à dos a été imprévu et que la personne en question se trouvait au sein d’une culture méconnue. Il est probable qu’il se soit trouvé dans cette situation en compagnie d’autres soldats pratiquant ces mêmes actes.

En automne 1941, c’est l’auteur et sociologue Sakari Pälsi qui souleva la question de la collection illicite d’objets d’église dans la Carélie de l’Est. Il écrit à l’archéologue C.A. Nordman sur le village de Kinkijeva et sur celui de Troitsa qui selon lui « était déserté par les Russes, mais dont les maisons abritaient de nombreux objets sans la moindre garde ». Les motivations de Pälsi et ses compagnons étaient différentes de celles des soldats. Les hommes de Pälsi n’avaient aucune intention de récupérer ces objets pour eux-mêmes, mais projetaient de les envoyer au Musée National de Finlande pour les intégrer dans une exposition sur la Carélie. Pälsi précisait qu’il ne fallait pas publier d’informations sur la valeur de ces icônes puisqu’elles étaient déjà assez convoitées comme souvenirs de guerre. On trouve beaucoup d’encadrements d’icônes dans ces villages, mais pour l’instant ce ne sont que les petits formats qui sont emportées, a-t-il ajouté.

Ce n’est que lors de l’envahissement de la Carélie de l’Est que l’attention des Finlandais s’est portée sur les icônes, à travers la presse nationale et le cinéma patriotique qui présentaient de nouvelles facettes sur cette culture émergente. Il s’agissait aussi de servir la propagande de guerre. Les spécialistes dans les domaines de l’art et de la science étaient enthousiastes d’éduquer le peuple et les projets grandioses ne manquaient pas. Ces activités culturelles présentaient toutefois quelques tensions et contradictions, dont l’orthodoxie fut la plus importante. Une fois la question de la religion soulevée, il fallait alors prendre parti sur ce qui était « national », et donc acceptable, et ce qui était russe, alors qualifié de nuisible en 1941-1942.

Au service de Sakari Pälsi, le messager Olavi Paavolainen s’est également intéressé aux icônes. Plus que collectionneur, il pratiqua aussi la restauration des icônes en tant qu’amateur.
« C’est pour célébrer le dimanche que nous avons tenté de réparer cette image de l’icône de Notre Dame de Kazan, trouvée dans le village de Kinkijeva. L’icône est assez dégénérée, mais néanmoins une assez bonne reproduction, un peu d’eau et de suif de bougie, et les couleurs pourront être revitalisés. L’expression subtile d’un pleur est bien perceptible sur le visage ce qui souligne le caractère Saint de l’image. C’est cette nouvelle expressivité qui a changé le style dans l’art iconographique en général ».
Le texte de Paavolainen comprend de nombreuses imprécisions et fautes. Il a tendance à projeter des points de vue modernes ainsi que des notions contemporaines dans une culture qui ne les reflétaient guère. Une culture qui lui était étrangère de surcroit. Enthousiasmé par ces images, Paavolainen ne s’est pas rendu compte qu’il s’agissait d’une icône relativement récente, peut-être même plus jeune que celui qui la présentait. C’est une reproduction de l’icône La Mère de Dieu de Kazan, devenue l’image protectrice de la ville de Saint-Petersbourg. Petit à petit, l’icône fut réparée et décorée, et au XIXe siècle, il était de coutume de copier l’aspect sombre et les détails brillants de cette icône sur des reproductions en papier et en bois. Ainsi, c’est une reproduction similaire qu’ont découvert Pälsi et Paavolainen.

Un travail d’inventaire

C’est grâce à l’approche de Pälsi, que le Musée National de la Finlande propose aujourd’hui une collection d’icônes qui représente toute la variété de la pratique religieuse de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Son approche était différente de celle de Bertel Hintze et Lars Petterson, chercheurs dans le domaine de l’histoire de l’art.

Organisé par la gestion militaire de la Carélie de l’Est, le travail officiel sur la recherche et la classification des icônes a débuté en automne 1942, lorsque Lars Petterson continua le travail commencé par Lauri Santtu. Le but était de définir l’état des sites religieux et la condition dans laquelle se trouvaient les icônes. Petterson s’est concentré sur l’architecture des églises. Ayant vu le jour en octobre 1942, le projet ne regroupait pas tous les territoires envahis même si Petterson visita le monastère de Syväri, la région de Viena ainsi que quelques villages sur la côte sud-ouest du lac Onega. Le travail le plus systématique fut effectué dans la région péninsulaire du lac Onega où se trouvent notamment la célèbre Église de la Transfiguration et l’Église de la Protection de la Mère de Dieu. Ces régions abritaient de nombreuses églises et de chapelles, dont l’accès était souvent difficile. Au cours des décennies de l’après-guerre, beaucoup d’entre-elles ont disparu. La méthode de documentation de Petterson a relevé 242 églises et chapelles, dont 32 à nos jours ont survécu.

Au cours de ce projet, les icônes ont développé un intérêt dans le domaine de l’art historique. L’intendant Bertel Hintze effectua deux voyages de recherche dans la Carélie de l’Est et c’est en s’appuyant sur son expertise et son expérience qu’il fut finalement convaincu de l’importance et de l’exclusivité des icônes de la région. Ses notes montrent comment il voulait croire — et comme il avait raison — que les icônes du XVIe siècle montraient des caractéristiques typiquement caréliennes, différentes comparées à celles établies dans l’art iconographique russe de l’époque. Afin d’accroître le savoir sur les icônes au sein de la population, elles étaient décrites comme des symboles incontournables de la culture carélienne. Hintze affirma que « l’approfondissement de cette pratique artistique carélienne sera sans doute un objectif majeur dans le développement de la culture et de l’éducation finlandaise ».

En 1942, Petterson et Hintze rencontrèrent Ivan Mihéjevits Abramov dans le village de Kosmozero. Abramov était un des derniers peintres d’icônes, mais faisait alors des travaux décoratifs. Petterson interviewa Abramov à plusieurs reprises et eu l’occasion de découvrir les outils et l’atelier de l’artiste. Il eut l’idée de proposer le déménagement de l’atelier d’Abramov dans le futur musée prévu dans le fort du lac Onega, dans la ville de Petroskoi. Abramov, visiblement satisfait, accepte alors l’offre de vendre son matériel au profit du musée. C’est ainsi que Petterson se retrouva en possession de nombreux icônes et croquis. Le projet du musée a finalement du être abandonné à la suite du retrait des finlandais de la Carélie.

Le travail de documentation et de protection effectué par Petterson contribua à une exposition d’icônes dans la galerie d’art d’Helsinki au tournant de l’année 1943-1944. Intitulée « La protection de l’art durant la guerre », cette exposition faisait bien-sûr partie de ce programme de redressement de la culture nationale. Les profits de l’exposition étaient destinés à la restauration des objets en provenance de la Carélie de l’Est. L’exposition compta environ 152 icônes amenées de différentes sanctuaires, dont l’Église de la Protection de la Mère de Dieu et l’Église de la Transfiguration, de l’île de Kizi, étaient les plus connues. Mais avec le déroulement de la guerre et le retrait des troupes finlandaises, l’exposition déjà prête a du être annulée. Les dépliants de l’exposition ont été détruis et les icônes renvoyées à Petroskoi.

Ce qu’il reste aujourd’hui

Après la guerre, les Finlandais croyaient que ces icônes avaient été détruites. Cette supposition ne serait pas passée loin de la vérité sans Nadézda Evgénia Mnjóva, historienne de l’art, et Grigórjevna Svetlitsaja (Brjúsova), conservatrice. Ces spécialistes Moscovites ont réussi à sauver ce trésor culturel d’une destruction totale. Les icônes avaient été stockées à Petroskoi pendant quatre mois et demi, ce qui les avaient fortement endommagés. Mnjóva et Svetlitsaja ont rapidement commencé le travail de classification, de recherche et de restauration de ces icônes désormais gardées en des lieux plus sûr.

Les icônes rapportées à Petroskoi n’ont pas toutes échappé à l’indifférence et à l’ignorance : les icônes provenant de la toiture de l’Église de la Transfiguration ont été utilisées comme bois de chauffage dans une habitation des troupes soviétiques.

Une grande partie des icônes évacuées des territoires finlandais ont été placées dans le Musée de l’art orthodoxe de Finlande, fondé en 1957. Une quantité importante de biens provenant des monastères évacués ont aussi trouvé refuge au sein des collections du musée. Quelques objets rapportés par des civils ont également trouvé leur place dans le musée. En dehors du musée, ces objets sauvés ont trouvé leur fonction dans l’aménagement et la décoration de nouvelles églises dans toute la Finlande.

L’église en bois, achevée un peu avant le début de la seconde moitié de la guerre, dans le monastère « Le Nouveau Valamo » à Heinävesi, a été une des premières a bénéficier de ces précieux objets.

Les icônes, les objets et les textiles sauvés de la Carélie et de Petsamo ont été distribués dans plusieurs églises construites dans les années 1950 et 1960. Malgré cela, ce n’est que dans les années 1980 que tous ces objets ont trouvé un nouvel usage, tant les « stocks » de l’Église orthodoxe en Finlande étaient l’abondants à l’époque.

Le Musée d’art Orthodoxe est une sorte de monument pour la Carélie et la région de Petsamo, toutes deux perdues pendant la guerre, puisqu’il repose sur une vaste collection d’objets sauvés dans ces régions. Le but en montrant ces objets n’est pas de souligner les pertes subies en présentant quelques objets hors de leur contexte original, mais de créer un ensemble crédible et sain. Il s’agit de placer les icônes, les coupes des offices religieux, les habits et les livres dans un ordre qui respecte et témoigne de l’histoire de l’art et de l’artisanat. Pendant la guerre, le destin des individus et des objets, ainsi que leur milieux respectifs, était cependant imprévisible et le futur tout aussi incertain.


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